• Roman : Les autres d'Alice Ferney

    Tout ce qui fait à la fois l’intérêt et le bémol du roman est en effet contenu dans son concept : en prenant le parti pris de la succession de monologues intérieurs sur plus de la moitié, Alice Ferney s’est limitée elle-même, ce qui me paraît regrettable. Au long de cinq cent trente pages elle s’adonne à une construction alambiquée qui n’est pas dans ses habitudes – et qui manifestement n’est pas son truc. De la manière dont les monologues sont agencés (rien à voir avec le livre de Huston évoqué en début de semaine, ni avec Faulkner pour le coup !) ils revêtent un aspect maniéré, artificiel…
     
    Cette construction, on l'a déjà vue ailleurs. Ce n'est pas comme si on lisait de la littérature expérimentale non plus : c'est une idée casse-gueule que celles des monologues, tout le monde le sait, et Alice Ferney (je l'adore en plus ! je vous jure que j'en suis le premier désolé) a réussi a faire tous les trucs qu'il ne faut pas faire dans ce genre de dispositif. Trop courts (deux pages grand maximum, la plupart du temps une seule), ses monologues empêchent d’entrer vraiment dans le texte, mettent des barrières entre les personnages et le lecteur. Ce qui aurait à la rigueur pu fonctionner sur trois cent pages devient agaçant sur cinq cent : on l’a impression désagréable d’un empilement, chaque monologue venant effacer le précédent (surtout en considérant que, si certains contiennent quelques fulgurances poétiques propres à l’auteure, un bon nombre se révèle totalement inutile à une intrigue qui de toute façon n’existe pas). On saute de l’un à l’autre, et on le fait trop souvent sur une trop longue durée. C’est tout le paradoxe de la chose : « Les autres » ne propose pas un monologue qui ne soit trop court, mais au final le roman en lui-même semble trop long !
     
    Il y a des livres dans lesquels ça n’aurait que peu d’importance ; ce n’est pas le cas de celui-ci. Même quand on est un écrivain brillant, même lorsqu’on s’appelle Alice Ferney, il est quasiment impossible de donner du corps à un personnage X ou Y qui s’exprime sur un paragraphe de trois lignes toutes les vingt pages. Résultat : j'ai terminé le livre à trois heures la nuit dernière, et hormis Moussia et Niels j'ai déjà oublié les noms de tous les personnages. Et lorsque que l'auteure se réveille, rompt avec ses monologues et reprend la main, c'est trop tard et c'est même pire : on a la sensation qu'elle rapièce ! qu'elle compense, et franchement un livre moitié monologue - moitié narratif c'est encore plus bancal !
     
    Et le lecteur (votre serviteur, le cas échéant), de se retrouver bien embêté de voir des questions qui le touchent profondément soulevées par des personnages qui l’indiffèrent. Car c’est un problème insoluble : les personnages n’ont aucune crédibilité. Pas la moindre. Comme il n’y a qu’eux et pas de narrateur, c’est assez problématique ! Arrivé à la moitié, je me suis mis à lire ce roman (qui franchement n’a pas grand chose d’un roman, soit dit en passant, il faudra tout de même qu’un jour on évoque la définition du mot dans ces pages : il y a marqué « roman » sous le titre mais ce pourrait être marqué « théâtre », ça ne choquerait personne) moins par intérêt que pour passer le temps. J’ai lu, et entendu les pensées de personnages à la fois très profonds dans leurs interrogations et plutôt dépourvus de relief dans leur manière de se les poser…mais c’est normal : ils sont plus des stéréotypes que des personnages. Ils obéissent à la mécanique du livre plus qu’à une mécanique humaine, et il n’est d’ailleurs pas idiot de considérer qu’ils ressemblent beaucoup plus à des personnages de théâtre (justement) qu’à des personnages de roman : ce sont des figures, impossibles à psychologiser et auxquelles on ne peut par conséquent pas s’attacher. Parce que la construction du livre a creusé un fossé entre eux et le lecteur, exactement comme la scène sépare le personnage d’une pièce du spectateur. D’ailleurs à tout prendre, je suis presque sûr que ce texte gagnerait réellement à être mis en scène – ainsi les caractères gagneraient-ils une épaisseur que seule l’interprétation théâtrale peut parfois offrir.
     
    Au final, j’ai ressenti à la fois de l’intérêt, de la déception et même : de la tristesse. Il y a bien plus triste qu’un livre nul ; il y a tous les livres qui auraient dû être brillants et qui se retrouvent ratés.
     
    Les autres (Alice Ferney, France, 2006)

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