mon univers de lectures
L’industriel Oscar Ghez (1905-1998) a été l’un des plus grands collectionneurs du XXe siècle : le petit palais de Genève qu’il a acheté pour abriter ses acquisitions et permettre leur accès au public abrite plus de cinq mille oeuvres, et nombre de beau livre de peinture française. Parmi ces chefs-d’oeuvre, quatre-vingt-cinq pièces ont été prêtées pour une exposition temporaire au Musée Jacquemart André. L’exposition reflète la complexité et la fécondité des grands mouvements picturaux qui ont révolutionné l’art à la fin du XIXe et dans le premier XXe siècle, Caillebotte et Picasso fixant symboliquement les bornes chronologiques de l’exposition. Toute collection étant par ailleurs une affaire de choix et de goûts, tous les mouvements ne sont pas représentés, ce grand collectionneur ayant toujours privilégié les toiles figuratives aux toiles plus abstraites.
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L’exposition est donc organisée autour des écoles successives que l’industriel affectionna. Les deux premières salles sont consacrées aux impressionnistes - des précurseurs comme Caillebotte et Corot (respectivement représentés par le fameux Pont de l’Europe et la paysanne en campagne) aux derniers grands peintres du mouvement comme Renoir - et aux néo-impressionnistes qui ont toujours eu plus de mal à susciter l’intérêt que leurs devanciers contre lesquels ils s’étaient élevés. On y admire des toiles de Cross, de Luce mais aussi des œuvres d’Angrand dont la magnifique Seine à l’aube qui innove par ses recherches optiques et chromatiques n’est pas sans rappeler par sa composition le célèbre Impression, soleil levant de Claude Monet.
La troisième salle est dédiée à l’Ecole de Pont-Aven, ville où Gauguin et Emile Bernard s’étaient réfugiés pour renouer avec les sources les plus primitives de l’art, recourant aux aplats de couleur et traduisant de manière exotique la vie quotidienne des Bretons. Parmi ces masses colorées cernées de traits foncés qui cloisonnent les formes comme les couleurs de verre sur le vitrail, des œuvres de Paul Gauguin et de ses plus célèbres compagnons. Les recherches des artistes de Pont-Aven seront bientôt reprises par ceux qui constitueront les Nabis autour du jeune Sérusier : Rançon, Denis, Bonnard qui seront rejoints par de nombreux autres dont Vuillard et Vallotton. Dans cette quatrième salle sont exposées des oeuvres parmi les plus célèbres du mouvement, des Ages de la vie de Georges Lacombe au décoratif et rougeoyant tableau ovale d’Edouard Vuillard, Le salon de thé du grand Teddy.
Signalons aussi la présence d’œuvres post-impressionnistes d’artistes encore peu connus du grand public comme l’anarcho-syndicaliste Steinlen, dont le saisissant Jeune ouvrière dans la rue par un soir d’orage illustre tout à fait la critique sociale qui s’opère à travers l’observation du peuple parisien de la fin du XIXe s. On glisse rapidement vers les larges touches saturées de couleur des fauves qui rompent avec leurs prédécesseurs. On admirera particulièrement le Nu dans un intérieur de Manguin et les célèbres portraits de Kees Van Dongen, Le vieux clown et le Portrait de Kahnweiler grand marchand promoteur de ce mouvement - ici en illustration de l’article. Quant au cubisme, toutes ses évolutions sont représentées dans l’exposition, du cubisme descriptif et du cubisme analytique des années expérimentales au cubisme assagi et triomphant des années vingt.
Les deux dernières salles sont consacrées pour l’essentiel à l’Ecole de Paris. Il s’agit moins d’un regroupement formel de peintres que d’un rassemblement à Montmartre et à Montparnasse d’hommes et de femmes singuliers issus d’horizons culturels très éloignés. On ressuscite ainsi la Bohème, qu’il s’agisse de Modigliani et de sa dernière compagne Jeanne Hébuterne dont on peut voir un Autoportrait, de Suzanne Valadon et d’Utrillo, ou de Kisling, de Laurencin, de Lempicka, du génial Foujita ou de Soutine qui ne peignit pas que les grooms exposés à l’Orangerie mais aussi de fameuses carcasses qu’il mettait des jours entiers à choisir aux Halles avant de les rapporter chez lui pour les peindre, alors qu’elles pourrissaient lentement. Le Veau écorché sanguinolent contraste fortement avec le sombre Juif errant de Chagall accroché sur le même pan de mur.
Les dernières toiles montrent bien la scission qui se fit jour dans l’Entre deux Guerres entre les avant-gardes et les artistes qui souhaitèrent, après cette gigantesque boucherie des tranchées, revenir à une peinture plus classique. Cette section nous permet de découvrir un artiste peu connu en France, le surréaliste Papazoff et de confronter ces deux tendances dont on nous montre qu’elles ne sont pas si contradictoires. On y retrouve notamment le Déjeûner sur l’herbe réinterprété par Derain et la Medina de Picabia qui voisine le tableau de Picasso tant attendu par les visiteurs et qui pourtant clôt l’exposition, l’Aubade, œuvre datée de 1965.