mon univers de lectures
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Où courent donc ces jeunes femmes sur la lande ? Pourquoi sont-elles venues dans cette maison isolée au cœur de la Patagonie où réside un vieux lord anglais décati ? Qui sont ces bandes de brigands qui parcourent le pays à cheval, arborant un drapeau noir frappé d’une hache ? Et comment est-il Dieu possible qu’il y ait des anarchistes européens en Patagonie ?
Mais, contre les chasseurs d’Indiens, ex-briseurs de grèves en Argentine et riches fils de familles compradores, heureusement pour la paix de tous et pour l’inspiration du scénariste, L’Archer rouge est là. Il veille. Inspiré par un dieu moqueur nommé Huecuevu, l’Indien se complaît dans son rêve de vengeance : ces envahisseurs Blancs, il les tuera tous, qu’ils soient chasseurs d’Indiens, gauchos, aventuriers, colporteur vendeur de livres atteint de nanisme ou jeunes femmes préparant la plus étrange des cérémonies. Et tout ça, ce n’est que le premier album !
La suite va s’avérer encore plus ébouriffante. L’on sait que le scénariste est le merveilleux Nîmois, l’élève de Georges Pichard, j’ai nommé David B. en personne : la veine extraordinaire d’Hugo Pratt et de Munoz n’est pas loin : il a dû leur piquer leurs gants. On l’a trouvé parmi ceux qui avaient fondé l’Association au siècle dernier, et qui firent du Lapin une désirable revue ; plus tard, l’homme fait ses armes chez Dupuis, dans l’Aire libre, et publie coup sur coup le sublime Capitaine écarlate, d’après Marcel Schwob, et La Lecture des ruines, en 2001.
On craignait qu’il n’ait disparu dans Persepolis, à suivre de près les travaux de Marjane Satrapi : quelle erreur ! David B. n’a pas cessé de publier depuis, et nous livre, avec ce tome 2 de Terre de Feu, une apothéose.
Je défie qui que ce soit de lire Les Noctambules et de ne pas proclamer après qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. Où a-t-il bien pu trouver ce petit chef de bande anarchiste qui ressemble à Napoléon ? Ce bandit tueur d’Indiens nommé L’Oreiller, aux yeux profonds comme des ravins, qui déclare au colporteur : « J’adore lire à cheval, c’est ma façon de lire au lit » ? Et ce bandit qui devient fou lorsqu’il apprend que son ami est mort ?
Quant à Micol, honorable co-auteur, dessinateur et peintre, artiste au plus noble sens du mot, sa manière de traduire le récit est d’une finesse hallucinante. Entrez dans une librairie, feuilletez, allez voir la page 31 des Noctambules… La Mort jaillit du canon d’un pistolet, elle devient balle, plomb, poudre, s’enfuit de la gueule d’un mastiff de légende, devient un lézard squelettique qui va mordre sa cible…
À la page suivante, l’Archer rouge entre dans la maison, hume de ses narines grandes ouvertes les odeurs qui s’offrent à lui… Voyez l’Indien descendre l’escalier mestral, colt braqué devant lui, sautant sans faire de bruit sur les lames de parquet…
J’en aurais pour des heures. Je le relis, et je continue de trouver des merveilles : un mot trop subtil, un petit croquis trop malin, des herbes hautes qui se fendent devant le poitrail d’un cheval fou…
Ne sachant quel plus beau compliment trouver, je dirai seulement : Hugo Pratt a des continuateurs
TERRE DE FEU tome 2 : Les Noctambules, David B. & Hugues Micol, Éditions Futuropolis, 64 p., 16 € (novembre 2009)